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Le Cuirassé Potemkine | Sergeï Mikhaïlovitch Eisenstein | 1925




LE CUIRASSÉ POTEMKINE (Bronienocets Potiomkine, Battleship Potempkin, URSS, 1925, muet, 70 min).

RÉALISATION : Сергей Михайлович | Sergeï Mikhaïlovitch Eisenstein.

SCÉNARIO : S. M. Eisenstein, Nina Agadzhanova.

PHOTOGRAPHIE : Vladimir Popov, Edouard Tissé.

MONTAGE : S. M. Eisenstein.

PRODUCTION : Goskino/Mosfilm, Jacob Bliokh.

INTERPRÈTES : Alexandre Antonov, Vladimir Barski, Grigori Alexandrov, Beatrice Vitoldi.



La puissance contestataire

Jean-Michel Frodon. Article paru dans l'édition « Le Monde » du 23.01.2005


Il en sera arrivé des avanies, à ce navire de guerre baptisé du nom d'un ministre qui n'a pas laissé un souvenir heureux dans l'histoire. Combats, mauvais traitements et mutinerie à bord, censure et interdiction du film...

La plus grave, paradoxalement, parmi ces avanies est sans doute la plus récente : la gloire, l'inscription au patrimoine de la cinéphilie mondiale l'auront recouvert d'une épaisse couche de rouille honorifique, qui menace d'envoyer par le fond de la ringardise un chef-d'oeuvre vivant, compliqué, inventif et émouvant.

Il faudrait ne rien savoir du film, n'avoir pas entendu la chanson de Ferrat, oublier les images trop célèbres, la poussette, les bottes des soldats sur les marches d'Odessa, le corps du marin Vakoulin-tchouk au bout de la jetée, le lion de pierre qui se dresse et rugit...

Il faudrait juste s'asseoir dans la pénombre et regarder, entrer dans le rythme, les associations, le jeu des grosseurs de cadre et des durées de plan, les élans du graphisme des intertitres en contrepoint de celui des corps individuels et des groupes structurés par leur dynamique plutôt que par leur forme. Ça bouge tout le temps, ça rigole en coin, s'enthousiasme et s'émeut de l'oppression, de la révolte, de la solidarité.

Sergueï Mikhaïlovich Eisenstein n'était en rien un peintre d'icônes, il était un compositeur et un chorégraphe. Ses films, celui-là exemplairement, sont farandole, danse macabre, valse somptueuse et bamboula d'enfer. Les images et les idées, les blancs et les noirs, les formes et les symboles sont ses notes et ses danseurs, il les arpège et les emballe. S. M. Eisenstein croyait, comme cinéaste, à la révolution, il fit un film qui était révolutionnaire d'abord par l'énergie qu'il entendait transmettre à qui le regarderait.

Réalisé pour le vingtième anniversaire de la Révolution de 1905, « répétition générale » de celle de 1917, le film n'est certes pas une reconstitution historique fidèle. Semblant inventer sans cesse, séquence après séquence, son récit et ses modes de narration, il est la manifestation peut-être la plus condensée et la plus percutante de cette double espérance que seraient à la fois la puissance contestataire du cinéma comme acte politique et la nature révolutionnaire de l'art cinématographique comme mise en crise féconde des arts existant auparavant.

Malgré les nombreuses divergences qui les opposaient, c'est ce que croyaient ensemble les grands cinéastes soviétiques de ces années-là, Eisenstein et Vertov, Poudovkine et Barnet, Dovjenko, Kozintsev et Medvedkine. C'est ce que n'ont cessé de retrouver, au fil des décennies et jusqu'à aujourd'hui, les cinéastes qui n'ont cessé depuis d'« inventer » le cinéma.

C'est ce qui rend passionnant l'accueil public d'un film qui rompait avec les recettes romanesques et théâtrales (celles du cinéma pompier, alors comme aujourd'hui), un film sans héros ni fil dramatique simple, et qui dans les seuls pays où il put sortir alors, URSS et Allemagne, obtint une énorme succès populaire.

Dans quelle mesure est-ce la raison de son interdiction en France en Grande- Bretagne, en Italie, au Japon, de son caviardage indécent aux Etats-Unis (alors qu'il était vu comme un chef-d'oeuvre stimulant par les patrons de studio et les réalisateurs de Hollywood, qui le copièrent beaucoup) ? Ce serait faire beaucoup d'honneur aux censeurs, mais ils ont dû se douter de quelque chose.



Genèse d'un chef-d'oeuvre

S. M. Eisenstein. Article paru dans l'édition "Le Monde" du 23.01.2005
Dans un article publié en 1945 (et traduit dans les Cahiers du cinéma en 1952), Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein parle de son film, « Le Cuirassé Potemkine », et de la révolution russe.

Pour faire un film sur un cuirassé, il faut... un cuirassé. Et pour retracer l'histoire d'un cuirassé de l'année 1905, il faut notamment que le cuirassé soit du type 1905. En vingt ans - nous étions alors dans l'été 1925 - les silhouettes des bateaux de guerre avaient changé du tout au tout.

Ni dans la baie de Louga, du golfe de Finlande - c'est-à-dire dans la flotte de la mer Baltique -, ni dans la flotte de la mer Noire il n'existait plus de cuirassé du type ancien. Voici un cuirassé qui danse gaiement sur les eaux de Sébastopol. Mais ce n'est pas du tout celui qu'il nous faut. Il n'a pas cette croupe large, si particulière, il lui manque le pont arrière, théâtre du célèbre drame que nous avons à reconstituer.

Quant au véritable Potemkine, il est mis à la ferraille depuis des années. Impossible même de retrouver la trace de l'histoire dont le tourbillon a dispersé et balayé la lourde cuirasse de tôle qui recouvrait autrefois les flancs robustes du bateau. Toutefois, les limiers de la recherche nous firent savoir que si le Prince-Potemkine-de-Tauride lui-même n'était plus, son ami et parent du même type, autrefois puissant et glorieux, le cuirassé Douze-Apôtres était encore en vie. (...)

C'est sous le signe des mines que tout le travail s'accomplit. Défense de fumer. Défense de courir. Défense même d'aller sur le pont, sans nécessité absolue. (...)

Il eût fallu des mois pour décharger les mines et nous n'avons que quinze jours pour achever le film avant l'anniversaire. Essayez un peu de tourner une révolte dans pareilles conditions ! Mais « les obstacles n'existent pas pour les Russes », et la révolte fut tournée !

Ce n'est pas en vain que les mines ont remué dans le ventre du vieux cuirassé et frémi du fracas des événements historiques qui reprenaient vie sur le pont. Le rejeton cinématographique a emporté dans son tour du monde quelque chose de leur puissance explosive. L'image du vieillard révolté a causé bien des inquiétudes à beaucoup de censures et de polices d'Europe. Il n'y eut pas moins de remous dans l'esthétique cinématographique. (...)

La scène de la fusillade sur l'escalier d'Odessa ne figurait sur aucun scénario préliminaire, sur aucune des notes préparatoires au montage. C'est la rencontre même de l'escalier qui la fit naître. (...) C'est l'élan même de ces marches qui fit jaillir l'idée de la scène. Son mouvement irrésistible poussa l'imagination du metteur en scène à créer lui aussi un autre élan.

On pourrait dire que la terreur de la foule se précipitant jusqu'au bas des marches d'un seul mouvement n'est rien autre que l'incarnation de cette première émotion, ressentie à la vue de l'escalier lui-même. (...) Et voici que cet épisode particulier incarne l'émotion de l'épopée de 1905 tout entière. La partie a pris la place du tout. Et la partie s'est imprégnée de l'émotion du tout. Comment la chose fut-elle possible ?

La revalorisation du gros plan qui transforme un détail d'information en une particularité susceptible d'évoquer tout un ensemble dans l'esprit et le coeur du spectateur y est pour beaucoup. Ainsi le pince-nez du médecin au moment voulu prend la place de l'homme : le pince-nez balancé par les vagues remplace le médecin en train de se débattre dans les algues, après le jugement sommaire des marins. (...)

Le morceau de viande avariée grandit jusqu'à devenir le symbole des conditions inhumaines de vie, imposées à l'armée et à la flotte aussi bien qu'aux exploités de « la grande armée du travail ». La scène de la plage arrière a absorbé les traits de cruauté caractéristique de la répression tsariste contre toute tentative de révolte.

Cette scène symbolise également le mouvement de riposte non moins caractéristique de ceux qui reçurent en 1905 l'ordre de sévir contre les révoltés. Le refus de tirer sur la foule, sur la masse, sur le peuple, sur les frères, c'est un élément propre à l'atmosphère de l'année « cinq » ; il illustre le passé de plusieurs unités de l'armée que la réaction lâchait contre les révoltés.

La scène funèbre devant la dépouille mortelle de Vakoulintchouk fait écho à toutes les obsèques de victimes de la révolution, qui se transformaient en manifestations ardentes, provoquant bagarres et massacres. (...)

Enfin, la dernière image du film, le passage victorieux du cuirassé à travers l'escadre de l'Amirauté, cet accord majeur qui met fin aux événements, porte en elle, cette fois encore, la vision entière de la révolution de l'année « cinq ».

Nous connaissons la suite de l'histoire du cuirassé. Il fut bloqué à Constanza puis rendu au gouvernement tsariste. Une partie des marins échappa. Mais Matinchenko, tombé aux mains des bourreaux tsaristes, fut exécuté. Toutefois, l'histoire filmée du cuirassé se clôt avec raison sur une victoire. Car, du point de vue purement historique, la révolution de l'année « cinq », noyée elle-même dans le sang, figure dans le cours des événements révolutionnaires, avant tout comme un fait victorieux. Elle annonce la victoire finale d'Octobre. (...)

S. M. Eisenstein





L'artiste de la Révolution

Florence Colombani. Article paru dans l'édition « Le Monde » du 23.01.2005

Les encyclopédies américaines l'appellent le « Griffith soviétique ». Comme son aîné américain, Sergueï M. Eisenstein est l'inventeur d'une grammaire essentielle pour tous les cinéastes. Le jeune homme a dix-neuf ans en 1917 et un diplôme d'ingénieur. Enflammé par les promesses de la Révolution, il se lance dans le théâtre, aux côtés de l'acteur et metteur en scène Vsevolod Meyerhold. Mais dans l'URSS naissante, le prestige du cinéma, art moderne, est incomparable.

En 1922, Kozintsev, Trauberg et Youtkevitch créent la Fabrique de l'acteur excentrique, qui favorise des formes d'expression comme le jazz, le burlesque ou la boxe. Dans cette mouvance, Eisenstein commence son oeuvre de théoricien. Son premier long-métrage, La Grève, dénonce la condition ouvrière dans la Russie tsariste. Un tel acte de foi dans le nouveau régime lui vaut une commande prestigieuse : une oeuvre pour commémorer la révolution de 1905.

Ambitieux, Eisenstein conçoit une vaste fresque dont il commence le tournage à Moscou. Mais ni le temps ni la météo ne sont au rendez-vous. Voici l'équipe partie, racontera-t-il, « à la recherche des derniers rayons du soleil, du côté d'Odessa et de Sébastopol ». Le cinéaste décide alors que « la partie va tenir lieu du tout » : un épisode, celui de la révolte à bord du cuirassé Prince Potemkine, « va matérialiser affectivement toute l'épopée de 1905 ».

La splendeur du Cuirassé Potemkine impose Eisenstein comme un artiste de génie. Le pouvoir lui commande aussitôt Octobre, qui sort en 1927 pour célébrer l'anniversaire de la Révolution. Le choix des comédiens obéit à des considérations d'ordre idéologique. Ainsi, un ouvrier est choisi pour jouer Lénine. Eisenstein dispose de moyens exceptionnels. L'armée rouge et la population de Leningrad sont mobilisées pour des scènes de foule.

Cette opulence a son prix : Eisenstein doit obéir aux souhaits du bureau politique. Trotski vient d'être expulsé pour activités contre-révolutionnaires. Interdiction, donc, de mettre en avant son rôle en 1917. La légende dit que Staline en personne vint s'en assurer dans la salle de montage.

Eisenstein poursuit sa réflexion sur la nature du cinéma, en accordant une importance primordiale au montage.

En 1929, il est autorisé à quitter le pays pour une mission d'étude sur le cinéma parlant. Il visite Berlin, Paris, puis Hollywood, où la Paramount l'a invité. A son retour en 1932, éprouvé par le tournage de Que viva Mexico ! qu'il n'a pu achever, il est accueilli avec une méfiance hostile. On exige de lui une autocritique publique lors d'un congrès ; il doit arrêter un film en plein tournage (Le Pré de Béjine ).

Pourtant, Staline lui fait assez confiance pour le laisser tourner un nouveau chef-d'oeuvre, Alexandre Nevski. Eisenstein succombe à une crise cardiaque en 1948, quelques mois à peine après l'interdiction du deuxième volet de son Ivan le terrible, portrait d'un tyran paranoïaque.






Extrait : Le Cuirassé Potemkine (1925) Sergeï Mikhaïlovitch Eisenstein

Alphaville | Jean-Luc Godard | 1965

Titre : Alphaville, une étrange aventure de Lemmy Caution

Réalisation : Jean-Luc Godard

Acteurs principaux : Eddie Constantine, Anna Karina, Akim Tamiroff

Scénario : Jean-Luc Godard

Photographie : Raoul Coutard

Montage : Agnès Guillemot

Musique : Paul Misraki

Production : André Michelin

Société(s) de production : Athos Films

Pays d’origine : France, Italie

Langue(s) originale(s) : (fr)

Genre : Policier, Science-fiction, Dystopie

Durée : 99 min

Sortie : 5 mai 1965

Principale(s) récompense(s) : Ours d'or au Festival de Berlin en 1965



Jean-Luc Godard. Homme-clé de la Nouvelle Vague, sociologue-cinéaste, le réalisateur a posé la question de la représentation du monde à l'écran dans des films essentiels

Jean-Luc Godard : BIO EXPRESS

3 DÉCEMBRE 1930.
Naissance à Paris, d'un père médecin et d'une mère fille de banquier, de la famille des Monod. Morte en 1954 dans un accident de voiture, celle-ci se prénommait Odile, ce qui explique le titre de son premier scénario (non tourné), et le prénom d'Anna Karina dans Bande à part.

1949.
Etudes secondaires à Nyon (Suisse), puis au lycée Buffon (Paris 15e), et inscription à la Sorbonne. Propédeutique et certificat d'ethnologie.

1950.
Ecrit ses premiers articles dans La Gazette du cinéma, puis aux Cahiers du cinéma, sous le pseudonyme d'Hans Lucas.

1954.
Embauché comme ouvrier au chantier de construction du barrage de la Grande-Dixence en Suisse, il y tourne son premier film, Opération béton.

1959.
Tourné hors des normes syndicales, en lumières naturelles, monté dans le mépris des règles du montage, son premier long métrage, A bout de souffle (prix Jean-Vigo 1960) apparaît comme le manifeste de la Nouvelle Vague.

1960.
Evoquant la torture et la guerre d'Algérie, Le Petit Soldat est interdit par la censure jusqu'en 1963.

1961.
Epouse Anna Karina près de Lausanne.

1962.
Vivre sa vie obtient le Prix spécial du jury à Venise.

1965.
Pierrot le Fou.

1967.
2 ou 3 choses que je sais d'elle.

1969.
Fonde le groupe Dziga-Vertov pour tourner des films engagés, collectifs. Il signe plusieurs films avec le marxiste-léniniste Jean-Pierre Gorin.

1974.
Part travailler à Grenoble avec Anne-Marie Miéville, sa compagne.

1979.
Installé en Suisse, il tourne Sauve qui peut (la vie).

1983.
Prénom Carmen obtient le Lion d'or à Venise.





Mots doux pour monde cruel

Dans un Paris orwellien, sous le joug d'une tyrannie technologique, un agent secret parvient à enrayer la machine en distillant émotion et poésie autour de lui

Article de Jacques Mandelbaum paru dans l'édition « Le Monde » du 21.10.2007

En 1965, s'inspirant d'un récit de Richard Matheson (Je suis une légende), et s'amusant à parachuter des personnages à la Raymond Chandler dans une ambiance digne de Brian Aldiss ou Van Vogt, Jean-Luc Godard signe ce qu'il appelle " une science-fiction d'art et d'essai ". Lemmy Caution (Eddie Constantine, forcément), inocule Paul Eluard au pays des robots et séduit Natacha (Anna Karina) en lui ouvrant les yeux sur la poésie.

Lemmy Caution est un agent secret qui se fait passer pour Yvan Johnson, journaliste au Figaro-Pravda. Il part à la recherche de l'inquiétant savant von Braun, alias Leonard Nosferatu (clin d'oeil à Murnau), afin de le ramener dans les " planètes extérieures " ou de le liquider en cas de résistance. Il retrouve son ancien collègue Henri Dickson (clin d'oeil à Jean Ray), clochardisé dans un hôtel miteux, qui lui confie un message avant de mourir : " Poésie, tendresse. Détruire Alpha 60. Sauver ceux qui pleurent. "

Il découvre en Alphaville une monstrueuse termitière dont les habitants sont dominés par des ordinateurs, standardisés. Une tyrannie technologique les a dépouillés de toute conscience, de tout sentiment. La machine pense pour eux. Il n'y a plus de hasard, plus de souvenirs, plus d'art. Seulement des signes, des chiffres. Les intellectuels, les artistes, les déviants, tous ceux qui croient encore à la foi, à la générosité, à l'amour, ceux qui pensent, sont fusillés dans une piscine et achevés au poignard par de jolies naïades.

Lemmy Caution exécute le Mabuse de ce Metropolis revu par Orwell, et sème la zizanie en citant Pascal et Céline, en détruisant la machine infernale, en apprenant à Natacha (la fille du démiurge) comment retrouver la mémoire, éprouver l'émotion, réinventer les mots proscrits. Par exemple : " Je t'aime. "
Cette capitale de la nuit trouée ressemble au monde moderne : grands ensembles, hommes traités comme des objets, vie codifiée, noms remplacés par des numéros. Godard a tourné dans les aérogares, halls de banque, buildings commerciaux, couloirs de l'ORTF.

" C'est un film sur la lumière ", dit-il. Sur l'électricité maléfique. Un film sur un Paris surréel, expressionniste, où les habitants " dépendent de la technique comme nous du soleil ". Le noir et blanc (un noir violé par le tungstène) lui donne une ambiance fantastique. La ville semble sans alentours, sans ailleurs.






Trailer : Alphaville (1965) Jean-Luc Godard

Offret | Le Sacrifice | Andrei Tarkovski | 1986



Titre original : Offret

Titre Français : Le Sacrifice

Réalisation : Andreï Tarkovski

Acteurs principaux :
Erland Josephson,
Susan Fleetwood,
Valérie Mairesse,
Allan Edwall,
Gudrun Gisladottir,
Sven Wollter,
Filippa Franzen,
Tommy Kjellqvist

Scénario : Andreï Tarkovski

Photographie : Sven Nykvist

Musique :
Johann Sebastian Bach,
Watazumido Shuso

Production : Anna-Lena Wibom

Société(s) de distribution : Sandrew (Suède)

Pays d’origine :
Suède
Royaume-Uni
France

Langue(s) originale(s) suédois / anglais / français

Durée : 149 min

Sortie : 1986



Andreï Tarkovski : BIO EXPRESS

1932 Naissance le 4 avril à Zavraje (Russie), province d’Ivano. Son père est le poète russe Arseni Tarkovski, et sa mère, Maria Vishnyakova, est diplômée de littérature.

1937 Le père quitte le foyer familial. Andrei s’installe à Moscou avec sa mère et sa soeur Marina.

1939 Evacuation de Moscou pendant la guerre, la famille s’installe chez la grand-mère maternelle.

1943 Retour à Moscou.

1954 Intègre l’Institut central du cinéma (VGIK).

1956 Réalise son premier court métrage, Les Tueurs, en noir et blanc, d’après une nouvelle de Hemingway.

1957 Epouse Irma Raush, rencontrée au VGIK, avec qui il aura un fils, Arseny, en 1962.

1960 Le Rouleau compresseur et le violon, un moyen métrage en couleurs, est son film de fin d’études.

1962 Son premier long métrage, L’Enfance d’Ivan, remporte le Lion d’or à Venise.

1969 Remporte le prix Fipresci de la critique internationale à Cannes pour Andrei Roublev.

1970 Divorce de sa première femme, épouse Larissa Kizikova, assistante de production sur Andrei Roublev, avec qui il aura un fils, Andrei, en 1970.

1976 Met en scène Hamlet au théâtre Lenkom de Moscou. Le tournage de Stalker tourne au fiasco.

1979 Termine Stalker.

1983 Nostalghia reçoit le Grand Prix du cinéma de création à Cannes, le prix Fipresci et le Prix oecuménique.
Met en scène Boris Godounov au Royal Opera House de Londres.

1984 Annonce au cours d’une conférence de presse donnée à Milan qu’il ne retournera jamais en Union soviétique.

1985 Tourne Le Sacrifice en Suède. Apprend qu’il est atteint d’un cancer du poumon.

1986 S’installe à Paris où le rejoignent sa femme et son fils. Décède le 28 décembre à Neuilly-sur-Seine.



Missionnaire

Article d’Isabelle Regnier paru dans l'édition « Le Monde » du 27.01.2008

Andreï Tarkovski. Poète, philosophe, mystique... L'artiste russe, reconnu comme l'un des grands maîtres du septième art, considérait son oeuvre comme « une prière »


Venu relativement tard au cinéma, Andreï Tarkovski a passé sa vie à ferrailler avec les autorités soviétiques, et n'a laissé derrière lui que sept films.

Mort jeune, à 54 ans, il est reconnu comme le cinéaste russe le plus important de la seconde moitié du XXe siècle et, plus largement, comme l'un des grands maîtres du septième art. Poète, philosophe, mystique, Andreï Tarkovski se considérait comme un sculpteur de temps, investi, en tant qu'artiste, d'une mission envers Dieu : « Mes films ne sont pas une expression personnelle, mais une prière. »

Emplis de visions sidérées et sidérantes du monde, ses films ont inspiré de nombreux cinéastes, parmi lesquels Ingmar Bergman, qui écrivit sur leur auteur : « Si Tarkovski est pour moi le plus grand, c'est parce qu'il apporte au cinématographe, dans sa spécificité, un nouveau langage qui lui permet de saisir la vie comme apparence, comme songe. »

Né en 1932 dans la province russe d'Ivano, Andreï Tarkovski est profondément marqué, dans son enfance, par le départ de son père, le poète Arseni Tarkovski, et par la vie qu'il mène ensuite, où il est ballotté avec sa mère et sa soeur au gré des événements, et notamment de la guerre - autant d'événements qui trouveront des échos dans son film autobiographique, Le Miroir.

Initié à la musique, la peinture, la sculpture, Tarkovski s'engage, une fois à l'université, dans des études d'arabe, qu'il abandonne en cours de route.
Engagé comme géologue par l'Académie des sciences de Moscou, il formule le projet de devenir cinéaste alors qu'il est embarqué dans une longue mission dans la région de Krasnoïarsk.

Admis au VGIK (l'Institut central du cinéma) en 1956, il découvre, sous la tutelle de son professeur, Mikhaïl Romm, le néoréalisme italien, la nouvelle vague française, les films de Kurosawa, de Buñuel, de Bergman, Bresson, Mizoguchi... et réalise, l'année suivante, son premier court-métrage, Les Tueurs, adapté d'une nouvelle d'Hemingway. En 1960, Le Rouleau compresseur et le Violon, son film de fin d'étude, reçoit le premier prix du Festival de films d'étudiants de New York, la première d'une longue série de distinctions internationales.

Son premier long-métrage, L'Enfance d'Ivan, en effet, est couronné par le Lion d'or à Venise. Hormis Le Miroir, les suivants - Andreï Roublev, Solaris, Stalker, Nostalghia, Le Sacrifice - iront tous à Cannes, et plusieurs seront primés. Aucun toutefois ne recevra la Palme d'or.

Constamment tiraillé entre l'Orient et l'Occident, le cinéaste fuit le régime soviétique en 1982, laissant derrière lui sa femme et son fils, Andreï. Il tourne Nostalghia en Italie, avec le soutien de la RAI, et Le Sacrifice, son dernier film, en Suède. Atteint d'un cancer du poumon, il meurt à Paris en 1986, aux côtés de sa femme et de son fils, qui ont finalement obtenu l'autorisation de quitter l'URSS pour le rejoindre.




Le Sacrifice. Un acte de foi


Dans ce film testament, Andreï Tarkovski aborde son angoisse de l’envahissement matérialiste de la société contemporaine. Une problématique chrétienne assumée

Dernier film d’Andreï Tarkovski, adapté d’une nouvelle qu’il écrivit lui-même en 1984, réalisé en Suède alors qu’il vivait coupé de sa femme et de son fil depuis plusieurs années, Le Sacrifice peut être considéré comme l’œuvre testamentaire du cinéaste.

Le sacrifice en question est celui d’un intellectuel, athée, bourgeois, Alexander (Erland Josephson, l’acteur bergmanien de Scènes de la Vie conjugale, de Saraband…), qui se retrouve saisi d’effroi le jour de son anniversaire quand la télévision lui apprend qu’une guerre nucléaire a été déclarée. Il s’agenouille alors devant Dieu et s’engage à renoncer à tout ce qu’il possède – famille, amis, maison, biens matériels… – si le monde reprenait le cours qui était le sien, juste avant l’effroyable événement. Le miracle se produit, et l’homme exécute sa promesse.

Le film commence au bord d’une rivière, où Alexander arrive avec son fils, rendu muet à la suite d’une opération, pour planter avec lui un arbre sec. Ce faisant, il lui raconte une parabole japonaise sur un garçon qui, à force d’arroser ainsi chaque jour un arbre sec, obtint de le voir renaître à la vie au bout de trois ans. Dans le même plan-séquence, sans que l’homme se soit arrêté de parler, un autre arrive à vélo, le facteur, qui l’entraîne dans une longue discussion métaphysique, puis s’en va, le laissant poursuivre seul ses divagations, dans ce qui s’apparente à une véritable logorrhée.

Le film s’achève au même endroit, près de la rivière, après une journée et une nuit durant lesquelles le temps semble s’être littéralement dissolu, éclaté en quelques longues séquences où le surnaturel vient sans cesse pénétrer la sphère du réel et emporter le film dans des terres poétiques mystérieuses : une fête d’anniversaire qui vire à l’apocalypse, la longue prière épiphanique d’Alexander, une scène d’amour en lévitation, la mise à feu de sa propre maison et le départ d’Alexander dans une ambulance…. Revenu seul arroser son arbre, le fils prononce alors ses premiers mots, dans les dernières minutes du film : « Au commencement était le verbe… qu’est-ce que cela veut dire, papa ? »

Lumineux et obscur, foisonnant de symboles, d’incises inexpliquées, ce film empreint de mythologie païenne met en scène, autour d’une problématique profondément chrétienne, l’angoisse du réalisateur face au matérialisme des sociétés modernes.






Extrait : Offret | Le Sacrifice (1986) Andrei Tarkovski

Down by Law | Jim Jarmusch | 1986

Titre Original : Down By Law
(EU-RFA, 1986, N., 107 Min)

Titre Français :
Sous le coup de la loi

Réalisation Et Scénario :
Jim Jarmusch

Photographie :
Robby Müller

Musique :
John Lurie

Interprètes :
John Lurie : Jack
Tom Waits : Zack
Roberto Benigni : Roberto
Nicoletta Braschi : Nicoletta



Jim Jarmush nous montre une Amérique peuplée d’êtres déracinés, mais en rien désespérés
Article de Danièle Heymann « LeMonde » mai 1986

En 1984, Stranger Than Paradise (Caméra d’or à Cannes), devenu aussitôt un film culte, révélait le talent d’un cinéaste tout à fait libre, tout à fait indépendant, jetant sur des héros ordinaires un regard mi-indulgent, mi-sévère. Un regard amical, sans excessive compassion. Down by Law plonge à nouveau dans ce monde triste et beau – une Louisiane débarbouillée de son folklore, à la moiteur proche du bayou, infestée de caïmans obèses, et l’errance drolatique de trois larrons calamiteux. Zack, un disc-jockey à la casse (le chanteur Tom Waits et sa voix d’insomnie) se fait virer par sa petite amie. Tandis qu’il tète son biberon de bourbon, on lui propose de convoyer une voiture.Le coffre est habité par un cadavre. Piégé. Jack, un maquereau au rabais (le musicien John Lurie), se voit offrir une nouvelle tapineuse de choix. Dans une chambre d’hôtel sordide, elle est au lit. Il s’approche, les flics bondissent. La gosse a 12 ans. Piégé. Zack et Jack se retrouvent au pénitencier. Ils n’ont rien à se dire, juste à se supporter. Quand leur cellule accueille un autre pensionnaire : Roberto, dit Bob, le plus gentil d’entre eux et le seul meurtrier des trois. Il est très gai, dessine une fenêtre sur le mur de leur prison.Son anglais n’est même pas basique, il est hypothétique. Il tente de communiquer en permanence, avec une bonne volonté irritante comme une urticaire.


Mais c’est lui, Bob, le ringard bavard, qui trouvera l’occasion de faire la belle. Pataugeant dans les marais, poursuivis par les chiens, le froid, la faim, les vagabonds iront leur chemin.


Comme dans un conte de fées, ils trouveront une petite cabane dans la forêt où une Blanche Neige immigrée fera cuire les spaghettis du salut… Un humour permanent traverse cette comédie insolite dont les héros sans qualités sont plus proches de Buster Keaton que de Charlie Chaplin. Ils n’appellent pas à la tendresse, ils subissent les coups du sort qu’ils ont eux-mêmes provoqués avec une dignité rigolarde. (…) Les deux « Yankees» sont puissamment aidés par la présence, dans le rôle de Bob, de Roberto Benigni, un mime étonnant, phénomène explosif d’efficacité roublarde. Hommage au film de gangsters, à John Huston, à Samuel Fuller, Down by Law, photographié en noir et blanc par Robby Müller, est un blues qui, au lieu de distiller un classique cafard poisseux, dispenserait une allègre mélancolie.




Jim Jarmusch est une figure de proue du cinéma américain indépendant
Article de Florence Colombani « LeMonde » Janvier 2009


Il a l’allure inimitable d’un rocker, une chevelure argentée depuis ses jeunes années, une pâleur élégante et les doigts ornés de bagues gothiques. Comme le roi Elvis qui hante tant de ses personnages – de Mystery Train à Coffee and Cigarettes –, Jim Jarmusch vient du plus profond des Etats-Unis. Il a grandi à Akron, dans l’Ohio, une ville industrielle « épouvantablement ennuyeuse », confiait-il dans un entretien au Guardian en 2004. Initié aux arts par une mère raffinée, qui écrit dans le journal local et lui offre une traduction de Proust pour son seizième anniversaire, le jeune Jarmusch s’installe à New York dès que possible. Etudiant brillant, il réussit très vite à se faire une place de choix dans le cinéma indépendant. Down by Law, son deuxième long métrage, impose un univers drôle, mélancolique et attachant, et une maîtrise remarquable du noir et blanc.

L’itinéraire cinématographique de Jim Jarmush épouse la courbe d’amitiés qui ont la force passionnée de l’amour. Il assiste Nicholas Ray, son professeur à New York University (NYU), lorsqu’il se laisse filmer sur son lit de mort par Wim Wenders. Il peuple en suite ses films de proches, toujours des artistes originaux dont il apprécie le tempérament poétique et fantaisiste : Tom Waits se révèle un excellent comédien dans Down by Law ; Neil Young se prête au jeu du documentaire dans Year of the Horse, avant de composer une musique inoubliable pour Dead Man ; Roberto Benigni lui offre les moments les plus drôles de son œuvre en ajoutant à ses mimiques habituelles un mélange d’anglais approximatif et de dialecte toscan.



Un talent de nouvelliste

A l’image de ces personnalités improbables, l’art de Jarmusch est singulier, proche de celui du nouvelliste, plus que du romancier. Il excelle d’ailleurs dans le film à sketches : dans Mystery Train, les épisodes sont unis par l’amour de la musique et la ville de Memphis ; Night on Earth raconte cinq trajets en taxi, de Los Angeles à Helsinki en passant par Rome et Paris ; Coffee and Cigarettes est une mosaïque en noir et blanc qui s’achève sur un air de Malher. Dans les années 1990, son œuvre gagne en ampleur, et en ambition. Délaissant les atmosphères insolites qui ont fait son succès, Jarmusch plonge dans l’univers du western et signe une parabole philosophique, nourrie de spiritualité indienne et de l’univers poétique de William Blake. Dead Man – sans doute son chef-d’oeuvre – est l’histoire d’un voyage vers la mort dans un Far West en pleine décomposition. Dans son film suivant, Ghost Dog, il réinvente l’univers de Jean-Pierre Melville et rend hommage au légendaire Samouraï (1967). En 2005, Broken Flowers renoue avec la structure des films à sketches : un Don Juan sur le retour, campé par Bill Murray, rend visite à quatre anciennes maîtresses. Cette mélancolique promenade d’amour et de mort apparaît comme un aboutissement, une œuvre réflexive, plus minimaliste que jamais...






Bande Annonce : Down by Law (1986) Jim Jarmusch

Charulata | Satyajit Ray | 1964

Charulata
(Inde, 1964, 117 min).

RÉALISATION, SCÉNARIO, MUSIQUE :
Satyajit Ray, d'après le roman de Rabindranath Tagore

PHOTOGRAPHIE :
Subrata Mitra

DÉCORS :
Bansi Chandragupta

PRODUCTION :
RDB and Co (R.D. Bansal, A. Norman-Ghosal).

INTERPRÈTES :
Madhabi Mukherjee, Sailen Mukherjee, Soumitra Chatterjee, Shyamal Ghoshal.



Satyajit Ray et ses héroïnes
Article (octobre 2006) de Florence Colombani "Le Monde".

Dans l'oeuvre du cinéaste indien, les femmes affichent leur indépendance d'esprit face au poids des conventions et incarnent les bouleversements de leur temps.

Évoquant ses héroïnes fétiches, à la sortie de Charulata, Satyajit Ray les résumait toutes à un " archétype " : " Quoiqu'elles ne soient pas aussi fortes que les hommes physiquement, la nature a donné aux femmes des qualités pour compenser cela. Je ne parle pas de toutes les femmes, mais du genre de femme qui me fascine. La femme que j'aime mettre dans mes films est mieux à même de se tirer des problèmes que les hommes. "

Ainsi, dans Mahanagar (1963), c'est une femme, Arati (Madhabi Mukherjee), qui sauve sa famille de la ruine en se mettant à vendre des machines à coudre au porte-à-porte. Elle affronte la désapprobation ostentatoire de ses beaux-parents - une femme comme il faut n'est pas censée travailler -, découvre les joies de la cigarette et des jurons avec une collègue anglo-indienne, tandis que sa fille révise sagement ses examens à la maison. Et tant pis si le mari, triste sire, se sent menacé et demande à la petite à quoi un diplôme pourrait bien lui servir. Véritable instantané d'une société indienne en pleine transformation, plongée dans l'effervescence du début des années 1960, Mahanagar est aussi l'exquis portrait d'une femme qui surprend son monde en s'affranchissant de toutes les conventions. Comme Charulata ou Aparna (qui se marie avec Apu dans le dernier volet de la trilogie), Arati est une femme de caractère, et un emblème des bouleversements de son temps.

Puisque toute l'oeuvre de Ray est travaillée par la tension entre tradition et modernité, par le passage du temps et son impact sur les individus, il n'est guère surprenant que les femmes fassent l'objet de son attention la plus extrême, de ses études de caractère les plus minutieuses. Ne sont-elles pas les premières à suffoquer sous le poids des conventions, les premières, aussi, à ruer dans les brancards ? Non que Satyajit Ray ait peuplé ses films de suffragettes en folie. Sans faire montre d'une conscience politique classique, ses héroïnes affirment, chacune à sa manière, une véritable indépendance d'esprit. Ainsi, la petite Durga (Runki Banerjee) de Pather Panchali (1955) révèle son caractère bien trempé en volant des goyaves pour en régaler sa grand-tante Indir (Chunibala Devi). Sévèrement réprimandée, Durga est pardonnée grâce à l'arrivée de son petit frère : il suffit à Apu de naître garçon pour effacer toutes les contrariétés de ses parents. Durga, de son côté, s'entête : devenue jeune fille, elle volera toujours des goyaves, sans jamais se départir de son agilité rieuse ni de son insolence discrète.

Bourgeoises rêveuses comme Charulata ou idoles malgré elles comme Doya (l'héroïne de Devi, prise bien malgré elle pour la réincarnation d'une déesse hindoue), les femmes imaginées par Satyajit Ray partagent un entêtement, une détermination, et une intelligence assorties d'une vitalité peu commune. Si leur place dans la société ne reste qu'à la marge, si les lois sont toujours celles des hommes, c'est tout de même le rêve d'un monde tout à elles qu'esquisse, de film en film, le cinéaste indien.



L'intermédiaire
Article (septembre 1981) de Charles Tesson "Cahiers du cinéma".

Comme dans Le Salon de musique (1958) ou l'admirable court métrage Pikoo (1980), la maison est le centre de Charulata (1964), elle est le coeur de la fiction sur lequel se règlent les battements du scénario. Dans Charulata, elle abrite un couple. Le mari, Bhupati, délaissant sa jeune femme Charulata, consacre tout son temps à rédiger une revue politique de langue anglaise qu'il a fondée lui-même : The Sentinel. Bhupati accueillera chez lui le frère de Charulata, qu'il chargera de la gestion de son journal. En même temps, le scénario qu'il programme repose sur Amal, son jeune cousin. Il lui confie auprès de sa femme cette mission : redonner pleine confiance à Charu pour que son profond désir d'écrire se concrétise enfin. Sa demande équivaut à un aveu d'impuissance, la reconnaissance implicite d'un échec, celui de n'avoir jamais su éveiller le désir de celle qu'il aime. Projet plus que retors : il envoie Amal là où son désir, celui de leur couple, n'a jamais été. En position de retrait (Bhupati est non seulement tout à son journal, mais il est aussi, pour les autres personnages de la maison, la sentinelle), Bhupati délègue Amal, autant pour voir en lui (et jouir par là même, par procuration, d'une place qu'il n'a jamais pu avoir) que pour voir grâce à lui le désir de sa femme se manifester.

Scénario pervers : concéder le partage des désirs, ou bien jouir au contraire de la possibilité d'un tel partage ? En tous les cas, son scénario est risqué : si Bhupati fait d'Amal l'intermédiaire de son désir entre lui et sa femme autour de ce qu'il croit être le secret intime qui unit leur couple (une communauté d'écriture), jusqu'où Amal acceptera-t-il de représenter le désir de Bhupati et dans quelle mesure ne sera-t-il pas appelé, face à Charulata, à ne se souvenir que du sien ? (...)

Le scénario de Bhupati ne se déroule pas dans la maison, elle en est le moteur, le principal agent fictionnel. Bhupati, maître des lieux, perdra progressivement toute maîtrise sur son espace. Il faut même qu'il perde son journal pour qu'on le découvre seul, effondré, dans l'imprimerie. Admirable séquence. Car l'imprimerie, lieu jusqu'alors caché et même insoupçonné, se trouve être dans la maison. D'ailleurs, Satyajit Ray filme la maison comme une vaste imprimerie, ventre qui avale tout ce qui vient du héros (images, bruits, lumière) et en fixe les traces. La maison n'est pas un personnage mais un corps, une surface et une suite d'organes dont le fonctionnement mime tout l'appareil cinématographique (une boîte noire, caméra et projecteur). Elle est un oeil dardé vers l'extérieur (Charu, avec ses jumelles, observant les passants à travers les volets), une oreille alertée par le moindre bruit. La maison, corps de la fiction, est un corps sensible, un sujet tout percevant, au-dehors comme du dedans : Charu séduite par la voix et le chant d'Amal, Bhupati, devant la mer, préféreront, au bruit des vagues, celui des rotatives.

Les murs de la maison recueillent la lumière qui s'y dépose, réverbèrent la matière sonore dont ils sont à la fois le miroir, le témoin de sa déperdition, et les gardiens de sa mémoire. Car il n'y a ici de profondeur de champ que sonore, la distance et la perspective étant synonymes de portée. Et si Bhupati est aveugle, c'est que la maison est cet oeil constamment posé sur les personnages, la sentinelle omnisciente. Maison hantée, au pouvoir mortifère, comme dans la troisième partie des Trois Soeurs, mais où ce seraient les personnages qui seraient hantés par la maison. Cet oeil, c'est aussi celui que Satyajit Ray porte sur ses personnages, les regardant vivre, bouger sous ses yeux. Comme s'ils étaient pour lui, via la maison, un tombeau pour l'oeil.




Une femme sans importance
Article (20 juin 1981) de Louis Marcorelles "Le Monde"

Charulata, de Satyajit Ray (réalisé en 1964), a pour décor Calcutta, alors capitale de l'empire des Indes, au dernier tiers du XIXe siècle, mais à peine entrevue : comme dans une pièce de Strindberg, nous restons confinés dans l'espace bourgeois des passions refoulées, d'une sexualité frustrée, d'une violence sourde des sentiments et des passions. Rien n'éclate, la tragédie s'estompe, la vie continue. Des êtres souffrent, et autour la société bouge, le monde change. Le XXe siècle pointe lentement à l'horizon.

Le grand sujet de préoccupation, pour la haute société indienne de Calcutta, du moins pour une certaine élite exclusivement masculine, est la prochaine élection au Parlement de Westminster, où vont s'affronter les tories de Disraeli et les libéraux de Gladstone. Gladstone triomphe. C'est la promesse, jugent ces mêmes notables, de meilleurs jours à venir pour une Inde dont on ne prend pas suffisamment en compte, à Londres, les légitimes intérêts.



Bhaputi, éditeur du journal The Sentinel, sacrifie toute vie personnelle à la défense de la bonne cause, et d'abord la timide, la pudique Charulata, venue de la campagne à la ville. Le film s'ouvre sur des images révélatrices de l'exil féminin, de l'asservissement aux exigences du foyer. Charulata brode un B, l'initiale de son mari. Elle observe à la lorgnette les passants dans la rue, une réalité dont elle semble coupée. Elle glisse dans la bibliothèque. Un jour le mari, comme saisi de remords, jette sur son chemin un jeune cousin venu étudier, amateur d'art et de poésie, avec mission de distraire la tendre créature.

Le badinage ne prend que trop bien, Charulata saisit la chance au vol, s'ouvre à la vie, à l'art, aux ailleurs. Amal, son partenaire, lui renvoie la balle, mais, effrayé, s'éclipse au moment où il va devoir répondre à la passion naissante de Charulata. Entre-temps, la fortune a mal tourné pour Bhaputi, escroqué par un proche parent et découvrant au même moment le drame vécu par son épouse. Une conclusion comme immobile, arrêtée, où les images se figent, laisse entrevoir que le couple se reforme, sans trop d'illusions.



Charulata est l'adaptation d'une nouvelle de Tagore, filmée en noir et blanc crayeux, qui rend les visages plus sensuels, les corps plus présents. Le décor dans un tel film joue un rôle plus prépondérant, et d'abord cet immense lit en bois qui symbolise le confort d'existences non accomplies. Aucune société coloniale, ou plus exactement colonisée, n'a probablement poussé aussi loin le mimétisme des us et coutumes de son modèle. Et pourtant toute servilité est absente : par un désir de protection, d'absolu, l'élite bengali se lance un défi.


Que le spectateur moderne reste perplexe, une fois surmontée l'émotion engendrée par ce triangle classique sur toile de fond indienne, n'enlève rien à la vérité du film. C'est un peu la colonisation anglaise, son art de la conquête en douceur, qui mériterait l'analyse. L'art du cinéaste, Satyajit Ray, si occidental, faussement proche de nous, de notre sensibilité, nous dérange. Nous admirons cette merveilleuse broderie, ce pèlerinage aux sources d'une culture et d'un milieu qui fut le sien, tout en étant légèrement réticent, devant cet hommage senti à la tradition du récit à l'anglo-saxonne, comme Hollywood ne sait plus le pratiquer.

Subsiste un décalage, un manque permanent, qui donnent son ton particulier au travail de Ray : le metteur en scène s'arrête toujours à la seconde précise où les situations deviendraient trop évidentes, où le flou des sentiments déboucherait sur la violence des passions, où Tchekhov, si l'on veut, rejoindrait Strindberg. Nous campons au bord du gouffre : signe d'un malaise non surmonté ?






Extrait : Charulata (1964) Satyajit Ray

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